ART NoMAD : UN PROJET ARTISTIQUE
Par Antoine Réguillon, ex-conseiller en arts plastiques et inspecteur à la DRAC du Limousin (au moment où il a écrit ce texte), à présent directeur de l'ENSA de Bourges.


Texte publié en 2014 dans le livre art nOmad se manifeste !

"À Aix-la-Chapelle, le 17 janvier 1973, nous (c'est-à-dire tout le monde : écoliers, ouvriers, employés, pas seulement "gens du métier"), nous célébrerons le un million et dixième Anniversaire de l’Art. Une belle journée, souhaitons-le : vacances pour filles et garçons, jour férié pour les ouvriers, musées et galeries débordant de fleurs, banderoles et lanternes par toute la ville, orchestres, danses, bals publics, feux d’artifice..." (Robert Filliou, Histoire chuchotée de l’art, 1963.)

"La posture à l’écart de l’art nomade ne renvoie pas qu’à un principe artistique. Elle est aussi une volonté d’expérimentation de vie. Une recherche individuelle identitaire qui ne soit pas orientée par des valeurs ou des normes imposées. Principe artistique, la pensée nomade relève alors autant d’un mode de vie et participe de la construction de soi." (Fabrice Raffin, La Pensée nomade et les nouvelles mobilités artistiques contemporaines, p.6 ; texte disponible à l’adresse : http://www.conteners.org/IMG/pdf_La_pensee_nomade.pdf)

Depuis plus de dix ans, art nOmad, action artistique mobile et de grande ampleur, se développe à l’échelle de ce "territoire dispersé" qu’est le Limousin, avec des incursions notables dans d'autres régions ou pays, réalisées à l'occasion d’événements spécifiques. À travers ce projet associatif et collectif, Clorinde Coranotto, artiste, prolonge une recherche personnelle entreprise de longue date. Se définissant comme une "entremétologue", Clorinde Coranotto défend l'idée que la relation humaine et l’action éducative sont des formes artistiques spécifiques. Sa recherche, qui se construit sur un mode opératoire participatif et performatif, concerne en effet les formes intermédiaires, les liens et la rencontre, les moments transitoires et éphémères, les déplacements physiques et sémantiques, les passages et les événements, la transmission, les échanges et la participation des individus. Cette recherche artistique trouve, avec le projet d’art nOmad, un développement exemplaire.

art nOmad associe, à des enjeux sociaux et éducatifs, une forte dimension expérimentale, et se donne à voir et à vivre sous la forme d’interventions plastiques évolutives qui prennent appui sur des situations événementielles ou éducatives. D’un point de vue théorique, le projet art nOmad peut s’apparenter à une forme d’esthétique participative et relationnelle fondée sur la libre circulation et la collaboration active et désintéressée des intervenants, laissant la possibilité d’agir ou non à l’intérieur d’un ensemble aux géométries variables, qui n’est pas nécessairement ponctué par un résultat d’ordre esthétique(1).

Si le cadre fondateur du dispositif art nOmad a été conceptualisé par Clorinde Coranotto, ses projets, au contraire, s'organisent dans une forme ouverte et se développent au sein d’une démarche collective. Sur le plan juridique, art nOmad, association à but non lucratif qui relève de la loi du 1er juillet 1901, organise ses actions en fonction d’objectifs généraux qui sont notamment présentés dans les statuts de l'association. Un programme est ainsi établi en fonction des demandes émanant de différents partenaires et de choix renouvelés chaque année, discutés avec les membres de l’association, et transmis aux partenaires institutionnels qui soutiennent financièrement le projet. Ce fonctionnement autorise art nOmad à recevoir des subventions et inscrit ses actions dans un contexte général de politique publique dans le domaine culturel. Dans un tel cadre, art nOmad est parfaitement identifié comme un acteur important de la vie associative régionale et au-delà. Cette reconnaissance détermine le contexte des projets qui s’affirmeront dans leur dimension sociale, culturelle ou éducative. A contrario, elle participe également à un effet de brouillage qui peut empêcher une juste définition du projet au plan artistique. Comment, en effet, peut-on appréhender la dimension artistique d'une structure associative qui assume pleinement son rôle de "régénérateur de lien social" et de médiateur culturel ?

Ce questionnement, révélateur d’une ambiguïté parfaitement assumée, participe également à la définition de la démarche artistique d'art nOmad, qui se dessine en creux, à l’intérieur d'un "brouillage" volontaire et au coeur d'un mélange des genres et des fonctions(2): "Ou comment en brouillant les pistes, on peut être tour à tour considéré comme une grosse boîte à outils, un régénérateur de lien social, un genre d’agence de communication, un pompeur invétéré de subventions, une espèce de structure parapédagogique ou encore comme un organe de propagande !"

Ainsi exprimée, sur un mode souvent ludique et ironique, l’interaction d’art nOmad avec le champ de l’activité réelle révèle aussi la singularité de son engagement artistique. À la différence d’expériences artistiques qui investissent l’espace social(3) d’une façon ponctuelle et discontinue, art nOmad développe tous ses projets dans des situations réelles, en dehors des lieux identifiés de l’art contemporain, pour que "l'expérience de l’art se rapproche de celle de la vie en réintégrant la réalité morcelée pour que puisse advenir une plénitude de l’être et pour envisager un nouvel art de vive(4)" Pour répondre à cette ambition, l’ensemble des actes, des gestes, des moments produits par art nOmad devient des instants de "la création permanente" et s’inscrit en totalité ou presque dans l’espace social et collectif. Dans cette perspective, on peut considérer que tout, dans art nOmad, participe de l’identité artistique du projet : de l’acte administratif qui fonde sa création jusqu’aux interventions dans les écoles ou sur les places publiques, du design du véhicule jusqu’aux objets transportés et élaborés méticuleusement par Clorinde Coranotto ou par les plasticiens associés aux actions. art nOmad est artistique dans sa globalité, dans ses rapports avec la société, dans son mouvement et dans sa transversalité.

Ce positionnement radical est à considérer à partir de l’analyse des questions artistiques portées par le projet, à commencer par celle du nomadisme que Fabrice Raffin envisage dans une approche critique : "L’artiste nomade revendique une singularité radicale, en un privilège qu’il s’octroie par l’itinérance fuyante. Il s’agit surtout de préserver par le mouvement, de relais en relais, des espaces/temps dégagés des contraintes sociétales pour créer d’autres organisations, expérimenter d'autres valeurs, de manière interne, sur des modes individuels ou collectifs restreints". La pensée nomade, lorsqu’elle est dirigée vers des objectifs précis et qu’elle n’a pas uniquement comme seule finalité l’exercice de sa propre mobilité, est à même de réinvestir l’espace social en développant une action transformatrice et constructive. Associée à cette question du nomadisme, la thématique du mouvement identifie également art nOmad au plan artistique. Elle se retrouve dans les déplacements physiques, dans la diffusion des projets ou encore dans les différents échanges entre les participants et les intervenants impliqués dans les actions. À ces différents mouvements ponctuels et transitoires se superpose celui plus continu d’un projet global. Considéré dans une vision d'ensemble, art nOmad peut en effet se définir comme une œuvre "in progress", composée d’éléments et d’activités très concrets (objets, productions plastiques, ateliers, installations, performances, conférences, événements publics...) à travers lesquels se donne à voir l'intégralité d’une démarche artistique. Les actions produites sont à regarder comme différents moments d’un projet d’ensemble plus que comme des créations autonomes et isolées. De ce point de vue, art nOmad se présente comme "une oeuvre à venir(5)", qui se construit par étapes successives : les formes plastiques générées au cours des actions et des événements deviennent ainsi les symboles de ce vaste projet en construction progressive et permanente : objets à déployer dans l’espace, dessins en expansion, installations éphémères à monter et à démonter, livres-objet, objets-valises, carnets de recherches et de dessins, réalisations cartographiques... Ces productions forment le corpus d’une proposition artistique "en mouvement" et en projet, qui se développe dans l’espace social, participant, concrètement et à son échelle, à sa transformation progressive et à sa redéfinition comme lieu d’échange et de création.

(1) De ce point de vue, les actions d’art nOmad se distinguent par exemple des projets collectifs de Joël Hubaut qui jouent davantage sur une forme d’instrumentalisation critique des objets et des participants impliqués.
(2) "Les arts nomades sont des arts du brouillage qui refusent la clarté rationnelle des espaces lisses à la fonction établie". Fabrice Raffin, La Pensée nomade et les nouvelles mobilités artistiques contemporaines, op. cit., p. 3.
(3) Jean-Marc Huitorel, Art et économie, Paris, Cercle d’art, 2008. S’intéressant au rapport entre l’art et l’économie, Jean-Marc Huitorel définit comme relevant d’une forme de mimétisme les projets artistiques qui ont pu investir la sphère de l’économie en créant leur propre entreprise, souvent sur le mode du détournement critique.
(4) Robert Filliou, Génie sans talent, dossier pédagogique de l’exposition du musée d’Art moderne de Lille Métropole, 6 décembre 2003 - 28 mars 2004, p. 9.
(5) Entretien entre Élie During et Tatiana Trouvé, L’Œuvre à venir, Fondation d’entreprise Ricard, 8 juin 2004.

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